Reaction to the elections in Mecklenburg-Vorpommern and Berlin
Crédit : Florian Gaertner

En Allemagne, nouvelle poussée de l’AfD, la gauche radicale gagne Berlin et le chancelier Friedrich Merz vacille

Après sa victoire en Saxe-Anhalt, l’Alternative für Deutschland (AfD) confirme sa progression dans l’est du pays. Arrivée en tête en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, elle signe une nouvelle percée. À Berlin, c’est la gauche radicale Die Linke qui crée la surprise. Pour la CDU du chancelier Friedrich Merz, qui échoue pour la première fois depuis 1945 à entrer dans un Parlement régional, le revers est « historique ».
Emma Bador-Fritche

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Bis repetita. Le 20 septembre, près de quatre millions d’Allemands étaient appelés aux urnes à Berlin et dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, région rurale et côtière du nord-est. Quinze jours plus tôt, la CDU avait subi une lourde défaite en Saxe-Anhalt, où l’AfD avait recueilli 44 % des voix sans atteindre la majorité absolue. Le nouveau scrutin devait dire si le séisme était un accident ou le début d’une lame de fond.

Dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, l’Alternative für Deutschland (AfD) devient la première force politique avec 38,2 % des suffrages, devant le Parti social-démocrate (SPD), qui recueille environ 35,5 % des voix et dirige le Land depuis 1998. Quant à l’Union chrétienne-démocrate, la CDU, elle échoue à franchir la barre des 5 %, (4,9 %) et n’aura aucun député. C’est la première fois dans l’Allemagne d’après-guerre que le parti conservateur est absent d’un Parlement régional.

À Berlin, autre camouflet pour la CDU, qui dirige la capitale depuis 2023 : elle est devancée par Die Linke, parti de gauche radicale arrivée en tête avec 25,7 % des voix, contre 18,8 % pour les conservateurs. L’AfD progresse également et recueille 16,3 % des suffrages. Die Linke doit toutefois encore réunir des partenaires pour pouvoir former un exécutif régional.

Une nouvelle étape dans la progression de l’AfD

Dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, l’AfD réalise un bond spectaculaire. Pour l’historienne Hélène Miard-Delacroix, spécialiste de l’Allemagne, ces résultats prolongent la secousse saxonne. Les résultats de Saxe-Anhalt, très médiatisés, ont selon elle pu encourager des électeurs du nord-est à se mobiliser à leur tour en faveur de l’AfD. « C’est une vague qui continue et qui avance », résume-t-elle, portée par l’idée que la politique actuelle ne donne pas satisfaction. Même diagnostic pour Elisa Goudin, professeure à la Sorbonne-Nouvelle, spécialiste des études germaniques : « On assiste à un effet domino », dit-elle, une dynamique qui touche également Berlin, pourtant traditionnellement ancrée à gauche. « Il y a une vague bleue en ce moment, y compris à Berlin », insiste-t-elle. La prudence reste de mise. « C’est un moment T, dont il est difficile de déduire le futur », avertit l’historienne Hélène Miard-Delacroix. Le vrai test viendra au printemps, avec les scrutins de l’Ouest, qui diront si le phénomène est propre à l’ex-RDA, où l’AfD prospère sur le sentiment d’être des citoyens de seconde zone, ou s’il gagne tout le pays. Pour l’instant, le parti caracole aussi en tête des sondages nationaux, autour de 30 %, une dizaine de points devant la CDU. Ces mesures d’intentions de vote ne préjugent toutefois pas des résultats d’une prochaine élection législative.

La CDU subit une défaite historique

La principale victime de cette séquence électorale est la CDU de Friedrich Merz. Pour Elisa Goudin, c’est un message fort adressé au chancelier : « C’est un vote contre Merz. »

Mais la soirée électorale ne se résume pas à une progression de l’extrême droite et à un recul de la CDU. Les deux universitaires y voient les signes d’une recomposition plus large du paysage politique allemand À Berlin, le succès de Die Linke en est le pendant. Le parti de gauche, héritier du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED), au pouvoir en RDA, a notamment mené une campagne centrée sur des préoccupations quotidiennes comme le logement et le coût de la vie. Le scrutin était également ouvert pour la première fois aux jeunes de 16 et 17 ans. « Le bloc central se rétrécit, pris en tenaille entre une droite extrême et une gauche aux propositions radicales », analyse Hélène Miard-Delacroix.

Elle voit aussi dans la « Grande coalition » fédérale de Friedrich Merz, unissant les conservateurs de la CDU et les sociaux-démocrates du SPD, un facteur susceptible d’alimenter le rejet des partis traditionnels. Elle n’a « de « grande » que le nom », estime-t-elle. Gouvernant ensemble depuis les législatives de 2025, CDU et SPD nourrissent le refrain du « ils sont tous pareils ». Selon elle, une partie de l’électorat cherche à rompre avec le fonctionnement politique traditionnel et à « renverser la table. Elisa Goudin y ajoute le sentiment de déclassement, l’usure d’un modèle allemand qui ne fonctionne plus et une forme de nostalgie du monde d’avant. La stagnation économique nourrit ce malaise lié à la concurrence chinoise, les dépenses sociales en hausse ou encore l’énergie renchérie par les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient.

Merz tente de reprendre la main

Face à ces résultats, Friedrich Merz a rapidement réagi. Une intervention télévisée dès le soir du scrutin, inhabituelle pour des élections régionales, illustre l’importance politique qu’il accorde à cette séquence électorale. Le chancelier a qualifié la performance de la CDU de « désastre », tout en excluant de renoncer à ses fonctions. « Je prends cette responsabilité parce que je veux faire avancer notre pays », a-t-il déclaré, en promettant de poursuivre les réformes engagées par son gouvernement.

Friedrich Merz cherche ainsi à maintenir son cap malgré la succession de revers électoraux. Ses réformes avancent difficilement, sur fond de désaccords avec le SPD et de débats internes à la CDU. Certaines de ses déclarations, notamment sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, ont également suscité des critiques. Son durcissement de la politique migratoire n’a, jusqu’ici, pas suffi à enrayer les transferts d’électeurs vers l’AfD, selon l’analyse d’Elisa Goudin.

Elisa Goudin doute que sa position soit tenable : « C’est une défaite cinglante », dit-elle, rappelant qu’il avait promis de diviser par deux le score de l’AfD, qui a en fait doublé. Hélène Miard-Delacroix relève toutefois que rien ne l’oblige constitutionnellement à partir, « changer de chancelier ne changerait pas la majorité, donc pas la politique ». « Sa personne est une partie du problème », estime-t-elle, mais son départ ne réglerait pas tout.

La véritable question est donc celle de la pression que ces résultats pourraient exercer à l’intérieur de la CDU. Plusieurs responsables pourraient théoriquement apparaître comme des alternatives, notamment Hendrik Wüst ou Markus Söder, mais aucun ne s’impose aujourd’hui comme un successeur évident. C’est, selon Elisa Goudin, la principale raison pour laquelle il pourrait durer.

Le cordon sanitaire, jusqu’à quand ?

Malgré sa première place, l’AfD ne devrait pas gouverner dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, les autres partis maintiennent leur « cordon sanitaire », c’est-à-dire leur refus de toute alliance avec elle, et une alliance de gauche semble mieux placée pour former l’exécutif. Mais la digue n’est pas hermétique. Elisa Goudin rappelle que le ministre-président est élu à bulletin secret, il suffirait que quelques députés conservateurs votent pour l’AfD dans l’isoloir.

Le scénario se lit aussi à l’échelle de la Saxe-Anhalt, où l’AfD, arrivée en tête sans majorité absolue, ne serait pas loin de pouvoir gouverner. Elle devrait alors compter, à chaque loi, sur de discrets « traîtres » venus d’autres bancs.

L’enjeu dépasse le cadre régional. Un Land dirigé par l’extrême droite lui permettrait de contrôler la police avec un ministre de l’Intérieur issu de ses rangs, ce qui aurait des effets sur les relations extérieures si celui-ci était prorusse. Ce serait, selon Elisa Goudin, « un véritable choc ». Au niveau fédéral, en revanche, Elisa Goudin ne voit pas l’AfD au pouvoir « avant longtemps ». Reste à savoir si la CDU, elle, saura d’ici là survivre à ce qu’Hélène Miard-Delacroix qualifie de situation « historique ».

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