Clemenceau, le sénateur qui voulait supprimer le Sénat

Clemenceau, le sénateur qui voulait supprimer le Sénat

Les relations entre Georges Clemenceau et le Sénat sont aussi profondes que complexes. D’abord hostile au système institutionnel de la IIIe République et à son bicamérisme, Clemenceau a peu à peu apprivoisé la chambre Haute, jusqu’à devenir sénateur du Var pendant 18 ans.
Louis Mollier-Sabet

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Le Tigre n’en est pas à un paradoxe près. Républicain partisan de l’ordre qui s’est battu pour l’amnistie des Communards, Clemenceau était à la fois l’ennemi de Ferry et l’adversaire de Jaurès.

Celui qui se définissait lui-même comme un « mélange d’anarchiste et de conservateur » a traversé la IIIe République et son spectre politique, du radical-socialiste à la figure patriotique du « Père la Victoire », en passant par le « Premier flic de France » briseur de grèves.

Quand Clemenceau militait pour la suppression du Sénat

La position de Clemenceau vis-à-vis du Sénat ne fait pas exception à ce parcours parfois éclectique. Dans son discours prononcé à Marseille le 28 octobre 1880, en réponse au « programme de Belleville » de Léon Gambetta, Georges Clemenceau essaie de remettre le camp républicain dans le droit chemin des fondamentaux de la République : séparation de l’Église et de l’État, limitation de la durée légale de la journée de travail, rétablissement du divorce et … suppression du Sénat.

En 1880, le monocamérisme hérité de la Révolution française est encore dans l’ADN des Républicains, et en particulier des Radicaux dont Clemenceau est le chef de file. Les lois constitutionnelles de 1875 qui mettent en place un système bicaméral ont été votées de justesse précisément parce que les Républicains les plus radicaux refusaient l’existence d’un Sénat élu au suffrage universel indirect, qu’ils voyaient comme le cheval de Troie de la monarchie.

Clemenceau et les Radicaux sont d’autant plus réticents que le Sénat de la IIIe République dispose de prérogatives législatives semblables à la Chambre des députés. Dans la tradition révolutionnaire, le Sénat est ainsi considéré comme l’obstacle à l’expression de la volonté générale qui émane de l’Assemblée nationale élue, elle, au suffrage universel direct.

Le Sénat : une porte de sortie dans la traversée du désert

Seulement, entre 1880, où Clemenceau entame sa carrière de « tombeur de ministères », et 1902, le député de Draguignan perd son siège à la Chambre en 1893 et se retire de la vie parlementaire pendant presque 10 ans. Son rôle dans la défense de Dreyfus pendant l’Affaire à la fin des années 1890, où son frère Albert sera l’avocat du capitaine Alfred Dreyfus, lui permet de remettre un pied dans la vie politique.

Il manque cependant encore un mandat à Georges Clemenceau pour finaliser son retour dans la vie politique, or une élection sénatoriale partielle a justement lieu dans le Var en 1902, département où il était député. C’est ainsi que, plus de vingt ans après, le radical qui voulait supprimer le Sénat est élu sénateur en 1902 en déclarant : « Les événements m’ont appris qu’il fallait donner au peuple le temps de la réflexion : le temps de la réflexion, c’est le Sénat. »

De fait, depuis 1880, les enjeux politiques ont changé : la République s’est profondément enracinée dans le pays et la question des institutions n’est plus véritablement à l’ordre du jour, d’autant plus que celles-ci ont prouvé qu’elles pouvaient tenir les monarchistes à distance du pouvoir. C’est donc un Clemenceau plus en phase avec les institutions politiques de son pays qui rentre au Sénat en 1902 et c’est d’ailleurs ce Clemenceau là qui, à plus de 60 ans, entamera sa carrière de dirigeant politique en présidant son premier gouvernement en 1906.

Clemenceau au Sénat : « Je fais la guerre, rien que la guerre »

14-18, le senat dans la guerre - Clemenceau avant 1917
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Les premières années de Clemenceau au Sénat sont marquées par son action en tant que chef de gouvernement et ministre de l’Intérieur (1906-1909). C’est pendant la Première guerre mondiale que son mandat de sénateur marque sa carrière politique : de 1914 à 1917, Clemenceau préside la commission de la Guerre, qui supervise la politique militaire de la France.

Une fois au gouvernement en 1917, le sénateur du Var déclarera faire « la guerre, rien que la guerre ». Cette maxime s’applique aussi aux années précédentes : Clemenceau visite le front et critique fortement les gouvernements Viviani et Briand, notamment à travers son journal « L’Homme libre », qui sera brièvement interdit et deviendra « L’Homme enchaîné ». La commission de la guerre mettra même en place des « comités secrets » à partir de 1916 pour auditionner responsables politiques et militaires, selon la maxime du Tigre : « Il n'est bon pour personne de n'être pas contrôlé, critiqué ; cela n'est que trop vrai, même et surtout du haut commandement militaire ».

Clemenceau : du "père la victoire" au "perd la victoire" #UMED
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Son action dans cette commission lui permettra d’apparaître comme un recours au Président Poincaré en 1917, malgré des relations houleuses entre les deux hommes. Par son activité au Sénat, Georges Clemenceau s’était déjà imposé en 1917 comme un chef militaire intransigeant. Il devient ainsi  Président du Conseil et ministre de la Guerre le 16 novembre 1917, et poursuivra au front la politique qu’il défendait au Sénat.

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