Fracture sociale : «On se demande aujourd’hui ce qui fait encore nation» 

Le 19 novembre a eu lieu la troisième édition des Rencontres du Grand Continent, cycle de conversations trimestrielles au Sénat, autour du thème « Dans un monde fracturé, les clefs pour comprendre l’embrasement français ». Après un discours d’introduction de Gérard Larcher, intellectuels et sénateurs se sont succédé pour tenter de poser un diagnostic sur la situation du pays
Ella Couet

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Pour la troisième édition de ses « Rencontres » au Sénat, la revue Le Grand Continent a choisi d’aborder les fractures qui traversent la société française actuelle. Incivilités, violences urbaines, crise de la confiance entre citoyens et élus : les intervenants ont multiplié les constats, avant de chercher les causes de ce qui constitue selon eux un « embrasement ». 

Une France « archipélisée » 

Les intervenants partagent tous un même constat : celui d’une France « archipélisée », selon le terme créé par le directeur du département « opinion » de l’Ifop Jérôme Fourquet, c’est-à-dire divisée en groupes qui se replient sur eux-mêmes. C’est cette division, pour les invités du Grand Continent, qui a mené à plusieurs épisodes de violences récents, dont les violences urbaines du mois de juillet qui ont fait suite à la mort du jeune Nahel. Cette « fracture », aux visages multiples, se retrouve également dans le milieu scolaire, pour le président de la commission de la culture Laurent Lafon.  

Pour Jérôme Fourquet, cette division communautaire est due à un éloignement progressif entre une partie de la population et la République, notamment dans certains quartiers populaires où les institutions et les forces de l’ordre ont perdu du pouvoir au profit de groupes locaux en lien avec le trafic de stupéfiants. « On se demande, aujourd’hui, ce qui fait encore nation », résume le président de la commission des lois, François-Noël Buffet. 

« Il y a une partie de la population qu’on ne capte plus quand on est homme politique » 

Ce qui interpelle les sénateurs et les chercheurs, c’est que cette fracture sociale conduirait à une perte de confiance dans la politique, qui se traduit par une baisse de la participation et la création d’un fossé grandissant entre citoyens et élus. Un fossé qui se transforme parfois en violences, comme le rappelle Gérard Larcher qui explique que « 62% des maires déclarent avoir été victimes d’incivilités » en 2022. « Il y a une partie de la population qu’on ne capte plus quand on est homme politique », complète Françoise Fressoz, éditorialiste au monde, qui constate également une multiplication des mouvements sociaux de révolte aux origines « fiscales », comme les Bonnets rouges ou les Gilets jaunes. 

Comment expliquer cet éloignement entre la population et le monde politique ? Pour l’éditorialiste au Monde, il résulte en partie du bouleversement du paysage politique classique, historiquement partagé entre deux grands partis, de gauche et de droite. Le nouveau monde politique qui a émergé au cours des dernières années, serait dans l’incapacité d’aboutir à un « diagnostic commun » et de mener les réformes « dont on a besoin ». Pour Françoise Fressoz, ce phénomène expliquerait aussi en partie la montée du vote pour le Rassemblement National, qui ferait fantasmer un retour à une politique « gaulliste », comme pendant les Trente glorieuses. 

Des bouleversements internationaux

Pour Françoise Fressoz comme pour Giovanni Orsina, professeur d’histoire contemporaine, l’intensification récente de la protestation sociale est indubitablement liée aux transformations politiques violentes des dernières décennies et au « processus d’intégration mondiale » engagé par le néolibéralisme. Cependant, pour le professeur d’histoire contemporaine, ces protestations auraient aussi des racines « culturelles, psychologiques, éthiques, géographiques et cognitives » et l’explication économique ne saurait être utilisée seule pour expliquer les bouleversements sociaux actuels. Des bouleversements que la France, qui s’est construite sur l’idée d’un Etat fort, « était probablement la moins bien armée pour affronter », pour Françoise Fressoz.  

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