Rivalité Chine – Etats-Unis : une équation encore plus complexe que la Guerre froide
Lors d’un colloque organisé par la revue « Le Grand Continent » au Sénat, les intervenants sont revenus sur la place des interdépendances économiques dans la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis. Ils ont tenté de dessiner une nouvelle donne géopolitique, qui – si elle se joue sur le terrain économique – n’en reste pas moins radicalement incertaine, et donc conflictuelle. En témoigne le cas des fameux semi-conducteurs.

Rivalité Chine – Etats-Unis : une équation encore plus complexe que la Guerre froide

Lors d’un colloque organisé par la revue « Le Grand Continent » au Sénat, les intervenants sont revenus sur la place des interdépendances économiques dans la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis. Ils ont tenté de dessiner une nouvelle donne géopolitique, qui – si elle se joue sur le terrain économique – n’en reste pas moins radicalement incertaine, et donc conflictuelle. En témoigne le cas des fameux semi-conducteurs.
Louis Mollier-Sabet

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« Prendre de la hauteur », cela semblait être l’objectif partagé des sénateurs et des universitaires réunis autour des « Rencontres du Grand Continent », en ce mercredi soir. En présence du Président du Sénat, Gérard Larcher, et du président de la commission des Affaires étrangères, Christian Cambon, la revue de géopolitique, affiliée à un groupe d’étude de l’ENS, inaugurait en effet un cycle de discussions autour de la nouvelle rivalité structurante entre la Chine et les Etats-Unis. Le Sénat « s’offre ainsi le luxe de la lenteur », s’est félicité Gérard Larcher au moment d’accueillir les différents intervenants. Du côté de la revue Le Grand Continent, Gilles Gressani, directeur, a salué un « dialogue nécessaire entre savoir et décision. » Et si le but était de prendre de la hauteur, l’actualité de la thématique n’en a pas moins paru brûlante.

« Une situation sans précédent en termes d’interdépendance économique sur fond de rivalité politique »

D’après Gilles Kepel, politologue spécialiste du monde arabe, la « lecture des relations internationales s’est complexifiée », et est notamment devenue particulièrement difficile avec la péremption de « tout l’appareil conceptuel construit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. » Et le fait nouveau que ce colloque cherche à analyser, c’est la prégnance du « capitalisme politique en guerre » dans les relations internationales, c’est-à-dire l’importance des interdépendances économiques dans les rivalités géopolitiques.

Avec la fin de la Guerre froide et l’éclatement du monde post-Guerre froide théorisé par le choc des civilisations ou la fin de l’histoire dans les années 1990, le monde se retrouve dans une « situation inédite », selon Sébastien Jean, économiste spécialiste du commerce international : « La dimension politique de l’économie internationale n’est pas nouvelle. Mais l’influence politique restait jusqu’à maintenant contenue dans des règles, pour l’essentiel. C’est ça le changement fondamental, dont les sanctions contre la Russie sont l’exemple le plus illustratif. Il n’y a pas de précédent récent de sanctions aussi fortes contre un pays aussi puissant : les conflits politiques structurent jusqu’au cœur des relations internationales et des rapports de force directs avec des puissances de premier plan. »

Les interdépendances économiques deviennent ainsi un « levier de puissance. » Et à ce jeu, ce sont la Chine et les Etats-Unis qui maîtrisent le mieux l’arme du « capitalisme politique », alors même que l’on se trouve dans une « situation sans précédent en termes d’interdépendance économique sur fond de rivalité politique » entre les deux géants du moment, selon Sébastien Jean. Le problème qui se pose à ces puissances, c’est qu’à ce niveau d’interdépendance, des sanctions économiques ont « un coût important pour l’émetteur », qui « s’affaiblit en se privant de débouchés ou peut favoriser ses concurrents. » L’épisode des hydrocarbures russes l’a parfaitement démontré en Europe : les sanctions ont un coût qu’il est difficile de parfaitement évaluer en amont, d’un côté comme de l’autre.

Chips Act, Inflation Reduction Act : le « capitalisme politique » américain

L’autre grand secteur économique où se jouent actuellement les rivalités du « capitalisme politique », ce sont les fameux semi-conducteurs. Et pour cause, « les secteurs comme les semi-conducteurs sont nativement internationaux, personne ne peut prétendre maîtriser complètement et efficacement la filière », explique l’économiste. Louis de Catheu, analyste et membre de la rédaction du Grand Continent, développe comment les deux principales puissances mondiales ont fait de ce secteur économique un terrain d’opposition géostratégique.

D’un côté, les Etats-Unis, ont adopté un « Chips Act », nommé d’après les puces (« chips ») principalement produites dans les usines de semi-conducteurs, à l’été 2022, qui a permis de lever près de 200 milliards de dollars et de lancer plus de 40 projets privés d’investissement dans le secteur. Le « capitalisme politique » américain repose historiquement sur des liens très forts entre certains secteurs industriels clés au niveau stratégique et l’Etat fédéral américain, explique Louis de Catheu. Le gouvernement américain adopte d’ailleurs la même démarche sur les « technologies vertes » avec l’Inflation Reduction Act (IRA), adopté en fin d’année 2022, qui finance notamment massivement des secteurs jugés clés pour la transition écologique américaine.

Le rôle-clé des semi-conducteurs et les difficultés chinoises

De l’autre, le « capitalisme politique chinois » repose sur des liens plus directs entre la puissance publique – autant l’Etat central que les gouvernements des provinces – et les grandes industries. Sur les semi-conducteurs, par exemple, Xi Jinping avait lancé en 2015 un plan pour passer de 15 % à 75 % de la production de semi-conducteurs localisée sur le territoire chinois, rappelle Louis de Catheu. Les importations de semi-conducteurs coûtaient en effet à la Chine plus de 250 milliards de dollars, soit davantage que les importations d’hydrocarbures. « La Chine est l’atelier du monde et consomme énormément de semi-conducteurs, mais ils ne sont pas produits en Chine. Malgré tout le soutien au secteur, ils sont encore aujourd’hui seulement à 20 % de production nationale. Les contrôles des exportations américaines ne les aideront pas, c’est un secteur compliqué », détaille l’analyste.

Mais « le capitalisme politique chinois a plus d’une corde à son arc », ajoute-t-il en évoquant notamment 130 nouveaux milliards annoncés en soutien au secteur et « l’utilisation d’interdépendances là où ça fait mal », comme sur les panneaux photovoltaïques. Avec les politiques de transition énergétique américaines et européennes, la demande internationale explose et la Chine a déjà acté un contrôle sur les exportations de technologies servant à la production d’énergie photovoltaïque, ce qui pourrait constituer une étape préalable à un contrôle des exportations de panneaux, analyse Louis de Catheu.

« L’urgence climatique redistribue massivement et soudainement les cartes », abonde Sébastien Jean, en prenant notamment l’inversion de la balance commerciale entre la Chine et l’Europe sur le secteur économique comme exemple. La Chine s’étant spécialisée assez tôt dans les voitures électriques, l’Europe se retrouve, avec ses objectifs d’électrification du parc automobile, à importer dans un secteur historiquement exportateur. Dérèglement climatique, interdépendances économiques, capitalisme politique… les nouvelles rivalités géopolitiques n’ont pas fini de se redessiner, c’est le moins que l’on puisse dire.

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