Lait infantile et pâte à cookies contaminés, biscuits pour bébés provoquant des étouffements, allergènes non renseignés sur les étiquettes… Devant les sénateurs, Yasmine Motarjemi évoque une longue liste de scandales sanitaires qui se seraient déroulés au sein du groupe Nestlé, alors qu’elle était directrice mondiale de la sécurité alimentaire au sein du groupe.
Licenciée en 2010, elle a remporté il y a deux ans une longue bataille judiciaire contre le géant de l’agroalimentaire, condamné pour harcèlement. Harcelée, Yasmine Motarjemi l’a été pour avoir dénoncé les nombreux manquements du groupe en matière de contrôle des produits. C’est pour cette raison que les sénateurs de la commission d’enquête sur les industriels des eaux en bouteille ont souhaité l’entendre, ce 2 avril.
« Lorsque Nestlé est venu devant nous, il nous a été très compliqué d’obtenir des réponses, ceux que nous avons entendus se sont murés dans une forme de silence. Nous nous sommes dit que vous auditionner, c’était une manière d’approcher la culture de cette entreprise de manière un peu plus claire », explique le sénateur Alexandre Ouizille (PS), rapporteur de la commission d’enquête.
« On achète le silence des employés, soit avec de l’argent, soit avec de la peur »
« Chez Nestlé, il n’y a pas de définition des responsabilités des cadres supérieurs. Ce sont eux-mêmes qui décident de leur travail. Cela peut sembler être un détail sans importance, mais c’est la source de nombreux conflits dont certains conduisent à des incidents », explique Yasmine Motarjemi. « Les managers peuvent faire passer un problème d’une personne à l’autre, sans que personne n’agisse. Cela peut aussi être la cause de lenteurs dans la prise de décision, ou dans le suivi des affaires », ajoute-t-elle.
Cette « culture organisationnelle pathogène », pointe la lanceuse d’alerte, est responsable de nombreux incidents : « Nous avons affaire à une culture où on promeut ceux qui savent faire passer le profit avant la santé du consommateur. Où on achète le silence des employés, soit avec de l’argent, soit avec de la peur ». Un exposé qui fait écho aux précédentes auditions de la commission d’enquête, où les dirigeants du groupe ont gardé le silence. « C’est quoi le prix pour accepter d’endosser le risque pénal de tout le monde ? C’est quoi le prix pour être un fusible ? », s’était interrogé Alexandre Ouizille, après l’audition infructueuse de Muriel Lienau, PDG de Nestlé Waters.
Au cours de son procès, Yasmine Motarjemi a également découvert des documents affirmant explicitement que le bonus des managers du groupe était lié au retrait de produits des supermarchés. « Si vous faites retirer des produits, vous aurez moins de bonus », explique-t-elle. Les cadres qui suivent le mieux ces consignes gravissent d’ailleurs plus vite les échelons, affirme la lanceuse d’alerte : « Dans l’affaire des biscuits pour bébés où les enfants s’étouffaient, le responsable n’a non seulement pas été sanctionné, mais il a été promu, il est devenu directeur qualité au niveau mondial ! »
« Les autorités n’ont jamais cherché à nous interroger suite aux incidents »
Pendant ses plus de 10 ans au sein du groupe, Yasmine Motarjemi n’a jamais été mise au courant des pratiques de Nestlé Waters (Perrier, Vittel, Contrex, Hépar), aujourd’hui épinglé pour avoir commercialisé de l’eau minérale naturelle filtrée illégalement. Jusqu’à présent, aucun dirigeant du groupe auditionné n’a indiqué aux sénateurs la raison de la présence de ces filtres dans les usines du groupe. La lanceuse d’alerte est pourtant convaincue que certains d’entre eux sont au courant : « Je ne peux pas croire qu’un tel problème, qui a eu lieu pendant des années, n’a pas été vu par les auditeurs qui visitent les usines. »
Dans le cas du scandale des eaux en bouteille, Nestlé n’était pas le seul acteur au courant de ces violations. Le groupe est lui-même venu informer l’Etat qu’il ne respectait pas les règles de filtration des eaux minérales naturelles, notamment lors d’une rencontre avec le cabinet d’Agnès Pannier-Runacher, alors ministre de l’Industrie. Pour Yasmine Motarjemi, l’Etat français devrait davantage s’impliquer dans les contrôles, pour éviter de nouveaux scandales. « Durant mes dix ans chez Nestlé, les autorités n’ont jamais cherché à savoir comment la sécurité alimentaire était gérée, ni à nous interroger suite aux incidents. Même lorsque j’ai signalé mes allégations aux autorités françaises, elles n’ont pas souhaité y donner suite, alors que j’avais refusé de vendre mon silence pour pouvoir témoigner de mon expérience professionnelle », raconte-t-elle.