Ingérence russe : « Nous sommes face à la menace la plus grave qui ne s’est jamais présentée »

À la veille des élections européennes et des Jeux olympiques, les sénateurs se penchent sur la question des ingérences étrangères, dans le cadre d’une commission d’enquête. En ouverture de leurs travaux, les sénateurs ont entendu trois chercheurs pour dresser un état des lieux de la guerre informationnelle qui se joue.
Rose-Amélie Bécel

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Créée à la demande du groupe socialiste au Sénat, la commission d’enquête sur les politiques publiques face aux opérations d’influences étrangères a débuté ses travaux autour d’une table ronde de chercheurs. Objectif : cerner l’étendue de la menace d’ingérence qui pèse sur la France et aborder des premières pistes pour s’en prémunir.

« En tant qu’historien, j’ai retracé plus d’un siècle de manipulations de masse. Je ne vais pas vous mentir, nous sommes face à la menace la plus grave qui ne s’est jamais présentée à notre pays », alerte David Colon. Pour le professeur à Sciences Po Paris, cette menace d’ingérence prend des formes multiples et se fait de plus en plus forte « dans la perspective des élections européennes ou des Jeux olympiques » : « Des menaces de cyberattaques, de submersion de notre environnement informationnel par des contenus visant à influencer les votes ».

Si ces menaces viennent aussi de Chine et des pays du Golfe, c’est surtout le cas de la Russie qui a occupé les sénateurs. « Nous sommes dans un contexte de guerre informationnelle qui, du point de vue du Kremlin, est une guerre totale dirigée contre les démocraties. Vladimir Poutine mène une guerre pour sa survie politique, une guerre totale, puisque la Russie s’appuie sur tous les moyens à sa disposition pour la mener », explique David Colon.

« Il serait bien naïf de dire qu’aucun risque ne pèse sur les prochaines élections »

Dans un long message publié sur Telegram au début du mois de février, l’ancien président russe Dmitri Medvedev a appelé à soutenir « ouvertement ou secrètement », les partis « antisystème » dans la perspective des élections européennes. Dans un rapport publié le 12 février, Viginum – le service français chargé de détecter les ingérences numériques étrangères – identifiait un réseau de 200 sites de désinformation pro-russe, notamment chargés de légitimer l’invasion russe en Ukraine.

Pour le politologue Frédéric Charillon, « la Russie assume désormais complètement sa stratégie, il serait donc bien naïf de dire qu’aucun risque ne pèse sur les prochaines élections ». Ces risques d’ingérence pourraient être ciblés, « pour favoriser certains partis politiques identifiés comme favorables aux intérêts de telle ou telle puissance étrangère », mais la première menace est surtout celle d’une ingérence plus globale. « L’objectif peut aussi être de déstabiliser la démocratie en tant que telle. Plus on a du mal à compter les voix pour déterminer le vainqueur, plus le processus démocratique apparaît comme un vaste chaos, plus les régimes autoritaires sont heureux », prévient Frédéric Charillon.

Cette menace plus globale pèse aussi sur l’organisation des Jeux olympiques, selon le politologue ils pourraient être la cible « d’actions visant à démontrer que, décidément, les régimes démocratiques ne sont pas sûrs, qu’ils sont incapables d’organiser des événements proprement, à la différence des régimes autoritaires ».

« Nous sommes en guerre totale, nous devons avoir des réponses fortes »

Face à ces menaces, David Colon estime que la France « a réagi tard, mais pas trop tard », en créant un certain nombre d’organismes de surveillance et de contre-ingérence. Là où le pays peut encore faire des progrès, c’est notamment en matière de transparence : « Il y a des pans absolument déterminants qui échappent à l’obligation de transparence et d’enregistrement auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, à savoir les centres voués à la production de savoir – les centres de recherche, les universités, les think tank – dont il serait utile de connaître les sources de financement extra-européens. »

Cet effort de transparence doit également se doubler d’un travail de pédagogie, pour éduquer les jeunes, « particulièrement vulnérables » aux stratégies d’influence étrangères, estime Frédéric Charillon. « Quand on essaye de les alerter sur ces risques, les étudiants ont l’impression qu’on essaye de les brider, qu’on est paranoïaques. Or, c’est un public qui s’informe via les réseaux sociaux. On doit avoir une politique de diffusion des informations pour leur faire comprendre que les fake news et l’ingérence existent », estime le politologue.

Enfin, la France doit également être plus offensive dans ses sanctions à l’égard des personnalités jugées coupables d’ingérence, estime Nicolas Tenzer, président du Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique : « À partir du moment où nous sommes en guerre totale, nous devons avoir des réponses fortes ». Le philosophe politique juge qu’il faudrait notamment « étendre la notion de trafic d’influence », pour qu’elle ne sanctionne plus seulement les tentatives d’ingérence auprès de personnalités politiques mais aussi auprès des médias. Pour prévenir tout conflit d’intérêt, Nicolas Tenzer propose aussi « d’interdire à ceux qui ont eu des fonctions publiques électives, civiles ou militaires, d’occuper par la suite un poste conduisant à recevoir des financements d’une puissance étrangère hostile ».

Dans son rapport annuel paru en novembre dernier, la délégation parlementaire au renseignement formulait déjà 22 recommandations pour permettre à la France de mieux lutter contre les ingérences, suggérant de les regrouper au sein d’un projet de loi.

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