Après la chute du gouvernement de Michel Barnier, le chef de l’Etat dispose d’une marge de manœuvre aussi réduite qu’au lendemain des législatives anticipées pour trouver un nouveau Premier ministre, dans la mesure où les équilibres politiques restent les mêmes à l’Assemblée nationale, observe le sondeur Stéphane Zumsteeg, invité de Public Sénat ce mercredi 4 décembre. Toutefois, l’échéance budgétaire de la fin d’année devrait pousser Emmanuel Macron à agir rapidement.
Michel Barnier au 20 heures : « Il a confondu l’électorat de droite, soucieux du respect de l’ordre et de la réussite économique du pays, avec celui du RN »
Par Simon Barbarit
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Quelques minutes avant la grande finale de Koh-Lanta sur TF1, Michel Barnier a fait, lui aussi, une dernière tentative pour assurer sa survie dans un milieu hostile. Car, sauf énorme rebondissement, son gouvernement va tomber. La censure sera votée ce mercredi à l’Assemblée, suite au recours au 49.3 sur le budget de la Sécu.
A peine trois mois après avoir été nommé à Matignon et malgré l’échec de sa politique qui se profile, Michel Barnier a exprimé le sentiment du devoir accompli. « Il n’y a pas eu de bug (sur les négociations autour du budget). J’ai écouté tout le monde […] On a beaucoup travaillé. On a beaucoup tenu compte. On pourra faire le compte de toutes les propositions du RN, du PS, du Parti communiste, des Verts, de ma propre majorité, qui se retrouvent dans ce budget », a-t-il fait valoir.
« C’est sa culture de haut fonctionnaire. Il a l’impression d’avoir bien fait le travail. Et trouve terriblement injuste de ne pas avoir de reconnaissance », souligne Philippe Moreau-Chevrolet, enseignant en communication politique à Sciences Po Paris et co-fondateur de l’agence MCBG conseil.
Dans cette interview de la dernière chance pour son gouvernement, le Premier ministre a, néanmoins, jugé « possible » que la censure ne soit pas votée, en appelant à « un réflexe de responsabilité ». « Qu’au-delà des divergences, on se dise qu’il y a un intérêt supérieur. L’intérêt supérieur du pays, l’intérêt national, ça veut dire quelque chose pour les Français […] qui ont la lucidité de savoir que la situation est grave et qu’il faut faire un effort. Parfois, ils sont plus à la hauteur que certains hommes et certaines femmes politiques », a-t-il taclé.
Motion de censure « d’extrême gauche »
Car si Michel Barnier affirme qu’il « respecte tout le monde », il a fait preuve d’un certain ressentiment à l’égard des députés NFP (Nouveau Front populaire) auteurs de la motion de censure qui sera examinée en premier demain et dont il qualifie les auteurs, 181 députés LFI, PS, écologistes et communistes, « d’extrême gauche ». « On sait bien qui tient la plume », a-t-il précisé en citant Jean-Luc Mélenchon. Et alors que Marine le Pen a annoncé qu’elle voterait cette motion, le Premier ministre a tenté de la mettre en porte-à-faux vis-à-vis de ses électeurs. « Est-ce que les électeurs du Rassemblement national se sentiront respectés par leurs propres députés ? […] Vous pouvez lire dans cette rédaction de l’extrême gauche : « Nous avons fait le choix du barrage à l’extrême droite. Le Premier ministre a cédé à ses plus viles obsessions », a-t-il cité, affirmant que les électeurs LR « qui ont voté pour les élus du Rassemblement national, ne veulent pas de chaos. Ils veulent la stabilité. »
Une stratégie que Philippe Moreau-Chevolet juge « sidérante ». « Il a confondu l’électorat de la droite, soucieux du respect de l’ordre et de la réussite économique du pays, avec celui du RN. Il espère que l’électorat du RN pourra faire fléchir la direction du parti. Alors que c’est sous la pression de ses électeurs que les députés RN vont voter la censure. Marine Le Pen n’a pas le choix. Elle ne peut pas se permettre de perdre son électorat historique. Un électorat protestataire, antisystème en opposition farouche à Emmanuel Macron qui ne lui pardonnerait pas d’être l’alliée d’une politique d’austérité budgétaire ».
Fidèle à ses arguments de ces derniers jours, Michel Barnier a mis en garde contre les conséquences d’une éventuelle censure et d’un rejet du projet de budget de la Sécurité sociale. « Dix-huit millions » de Français « verront leur impôt sur le revenu augmenter » si le budget 2025 n’est pas adopté, a-t-il mis en garde.
« Les élus RN sentent une forme de mépris social de Michel Barnier à leur égard »
Pour Luc Rouban, directeur de recherche au Centre de recherches politiques de Sciences Po, « Michel Barnier est dans une forme de rationalité budgétaire et financière mais il lui manque la dimension politique. A la différence du RN, qui se sent tout puissant sur le plan politique et joue là-dessus. Les députés du Rassemblement national sont toujours frustrés par le résultat des dernières législatives qui ne leur a rien apporté malgré leur score. Ils sentent une forme de mépris social de Michel Barnier à leur égard. Ils ne font pas partie ni d’une coalition ni du gouvernement. Mais se retrouvent aussi face à un dilemme. S’ils s’allient au gouvernement Barnier, ils pourraient voir une partie de leur électorat conservateur, qu’ils avaient réussi à conquérir ces derniers temps, retourner vers la droite. S’ils ne font rien, c’est leur électorat populaire qui le leur reprochera », analyse-t-il.
De son côté, Michel Barnier a réfuté tout « marchandage » ou « chantage » avec le Rassemblement national et a accusé Marine Le Pen d’avoir « essayé d’entrer dans une sorte de surenchère ».
« Le Premier ministre n’a montré aucun signe d’ouverture vers la gauche modérée. Ça ne présage pas de la suite puisqu’il ne sera probablement plus là et Emmanuel Macron pourrait tirer les conséquences de cette séquence et tenter une alliance avec le centre gauche », observe enfin, Philippe Moreau-Chevrolet.
Dernier enseignement de cette interview, Michel Barnier a écarté la possibilité d’être nommé de nouveau à Matignon s’il était censuré. « J’ai envie de servir […] Mais qu’est-ce que cela (une nouvelle nomination comme Premier ministre, ndlr) a comme sens ? […] Si je tombe demain, après-demain, on me retrouve là comme si de rien n’était, comme si rien ne s’était passé ? », a-t-il interrogé.
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