“Gilets jaunes”: des heurts à Paris et en province, Philippe veut “retisser l’unité nationale”
Le calme revenait progressivement samedi soir en France après la 4e journée nationale de mobilisation des "gilets jaunes" émaillée de nouvelles...
Par Myriam LEMETAYER et Emmanuel DUPARCQ avec les bureaux de l'AFP en région
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Le calme revenait progressivement samedi soir en France après la 4e journée nationale de mobilisation des "gilets jaunes" émaillée de nouvelles violences à Paris et dans quelques grandes villes de province, le Premier ministre espérant samedi soir "retisser l'unité nationale".
Pour cette journée de manifestations, placée sous très haute sécurité, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a annoncé 125.000 manifestants, soit un peu moins que le 1er décembre.
En revanche, les forces de l'ordre ont procédé à beaucoup plus d'interpellations - 1.385 qui ont donné lieu à 975 gardes à vue sur l'ensemble de la France. "C'est un niveau exceptionnel", a-t-il ajouté, qui reflète l'importante mobilisation policière déployée pour cette journée jugée à hauts risques.
"Le dialogue a commencé" a estimé en fin de journée le Premier ministre Edouard Philippe, qui veut "désormais retisser l'unité nationale".
"Le président de la République s'exprimera. Il lui appartiendra de proposer les mesures qui viendront nourrir ce dialogue et qui permettront, je l'espère, à l'ensemble de la Nation française de se retrouver et d'être à la hauteur des enjeux", a-t-il ajouté.
Heurts lors de la manifestation de "gilets jaunes" sur les Champs-Elysées à Paris, le 8 décembre 2018
AFP
Après une matinée relativement calme, des heurts ont éclaté dans l'après-midi à différents endroits de la capitale mais aussi en province, notamment à Bordeaux, où le défilé de plusieurs milliers de participants, d'abord pacifique, a dégénéré en fin de parcours. Au moins une personne a été grièvement blessée, selon un journaliste de l'AFP sur place.
Des heurts violents se sont également produits à Toulouse, où plusieurs milliers de personnes refoulées hors du centre-ville à coups de gaz lacrymogènes ont érigé et incendié des barricades.
A Paris, des voitures ont brûlé, des boutiques ont été pillées, mais dans une proportion moindre que le samedi précédent et parfois sous les cris de réprobation de "gilets jaunes".
"C'est n'importe quoi!", dit à l'AFP Laurent, 37 ans, mécanicien du Val d'Oise, en s'éloignant d'un groupe de jeunes sans gilets jaunes qui détruit la vitrine d'un magasin d'équipements de golf. "On a essayé de s'interposer mais on a été menacés".
Anne Hidalgo, la maire PS de la capitale, a déploré "des scènes de chaos" et des "dégâts incommensurables" pour l'économie et l'image de la ville, à l'issue de la cette nouvelle mobilisation du mouvement hétéroclite qui entend protester contre les taxes et la baisse du pouvoir d'achat.
- "Plus de justice sociale!" -
Localisation des principaux lieux de heurts ou de violences lors de la mobilisation des gilets jaunes samedi
AFP
Selon un bilan national provisoire de la direction générale de la santé, "179 personnes blessées ont été prises en charge sur tout le territoire par les équipes médicales des hôpitaux".
"À toutes les forces de l’ordre mobilisées aujourd’hui, merci pour le courage et l’exceptionnel professionnalisme dont vous avez fait preuve", a tweeté en fin de soirée le président de la république, Emmanuel Macron.
Le week-end dernier, les images de quartiers huppés de Paris en proie pendant des heures à la guérilla urbaine, avaient stupéfié en France comme à l'étranger et poussé les autorités à revoir leur stratégie de maintien de l'ordre.
Pour l'ensemble du territoire, 89.000 membres des forces de l'ordre étaient mobilisés, dont 8.000 à Paris appuyés par 14 "VBRG", véhicules blindés à roue de la gendarmerie déployés pour la première fois de leur histoire dans la capitale, sur les grands boulevards, avenue de Friedland, rue de Rivoli etc.
Sur les Champs-Elysées, qui ont été relativement épargnés par la casse, un slogan a souvent retenti: "Macron démission!".
Des pillages et incendies de voitures se sont produits dans la capitale, du fait de petits groupes de jeunes. Ces scènes, rapides et violentes, ont cette fois touché des rues plus éloignées des Champs-Elysées et des grands boulevards, où les magasins ont été fermés exceptionnellement pour cette journée.
Une voiture brûle sur les Champs-Elysées, à Paris, le 8 décembre 2018
AFP
"On est là pour réclamer plus de justice sociale. On ne cautionne pas la violence, mais on constate malheureusement d'un autre côté qu'il n'y a que les débordements qui poussent le gouvernement à réfléchir sur sa politique injuste qui creuse les inégalités et met nombre d'entre nous la tête sous l'eau", dénonce un magasinier de Bourges venu sur les Champs-Elysées.
Depuis la Turquie, le président Recep Tayyip Erdogan a dénoncé la "violence" des autorités françaises. Quant à Donald Trump, il a critiqué une nouvelle fois samedi l'accord de Paris sur le climat, estimant que le mouvement des "gilets jaunes" en France était la preuve que cet accord "ne marche pas". Il a affirmé, sans preuves, que des manifestants scandaient "Nous voulons Trump".
- Un séjour "mémorable" -
La capitale parisienne avait des allures de ville morte à deux semaines des fêtes de Noël: la tour Eiffel, le Louvre, le musée d'Orsay, le grand Palais ont gardé portes closes, tout comme de nombreux commerces et restaurants et 36 stations de métro.
Plusieurs pays européens ont conseillé la prudence à leurs ressortissants, voire d'éviter Paris ce week-end comme la Belgique.
Un séjour à Paris "effectivement mémorable", commente avec une pointe d'ironie Carmela Forte, une Américaine qui a reçu comme cadeau de son époux, pour son anniversaire, un week-end à Paris.
Autoroutes coupées, échangeurs bloqués, déviations, sorties obligatoires: le réseau routier et autoroutier français a connu de nombreux points de perturbations.
Manifestation de gilets jaunes à Toulouse, le 8 décembre 2018
AFP
Près de 3.000 "gilets jaunes" ont défilé à Nantes, avec des affrontements et des dégradations, 2.000 à Marseille (et 10.000 dans le cortège pour le climat), 600 à Montpellier, 500 à Nice...
A Lyon, des milliers de "gilets jaunes" ont parcouru la ville, se mêlant dans la soirée aux badauds et aux touristes venus pour la Fête des Lumières. La tension est montée lorsque la manifestation a voulu se diriger vers la préfecture, mais les Lyonnais ont poursuivi leurs courses de Noël au milieu des gaz lacrymogènes.
Le chef de file de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a de nouveau évoqué samedi "la dissolution" de l'Assemblée nationale, et assuré que "les trois quarts des revendications sont dans (son) programme. Depuis la Belgique, la présidente du RN Marine Le Pen a demandé à Emmanuel Macron des "réponses fortes" à la "souffrance" des "gilets jaunes".
Les concessions du gouvernement, notamment l'annulation de l'augmentation de la taxe sur les carburants, semblent n'avoir eu aucun effet, si ce n'est d'avoir fragilisé le Premier ministre Edouard Philippe qui défendait une simple suspension avant d'être brutalement désavoué par l'Elysée.
L'exécutif craint aussi une extension de la contestation à d'autres secteurs, notamment chez les agriculteurs et dans l'éducation.
Alors que François Bayrou souhaite pouvoir avoir le ministre de l’Intérieur sortant dans son équipe, Bruno Retailleau a obtenu les garanties qu’il attendait, selon l’entourage du ministre. Il est prêt à lâcher l’idée d’un grand texte immigration, qui susciterait une levée de boucliers, pour « saucissonner » les sujets via plusieurs propositions de loi. Globalement, les LR sont rassurés et devraient rester au gouvernement.
Alors que le premier ministre a demandé aux partis de se positionner par rapport à l’exécutif selon trois choix, les partis de gauche ne souhaitent pas rentrer pas dans le jeu de François Bayrou. Ils attendent des signaux qui pourraient les amener à ne pas censurer. Mais ils ne les voient toujours pas…
C’est le signe d’ouverture vers la gauche qu’on retient de la réunion, ce jeudi 19 décembre, entre les différents représentants des partis politiques (hors Rassemblement national et La France insoumise) et François Bayrou. Le nouveau Premier ministre propose de remettre en débat la réforme des retraites, pour aboutir à un nouveau compromis avec les partenaires sociaux d’ici septembre. Sans nouvel accord, c’est la réforme adoptée en 2023 qui continuerait à s’appliquer. « Lorsque François Bayrou met tous les représentants de partis et de groupes autour de la table, je pense qu’il envoie un signal d’ouverture qui va le légitimer. Il est conscient de la situation politique inédite et il tend des mains », salue la députée Renaissance Eléonore Caroit, sur le plateau de Parlement Hebdo, au lendemain de la rencontre. « Au lieu d’avoir cette posture de contestation permanente, travaillons ensemble ! » « La première des choses, c’est de suspendre l’application de cette réforme, pour permettre aux 50 000 salariés qui devaient partir en retraite et qui en ont été empêchés cette année de pouvoir le faire », rétorque le sénateur communiste Ian Brossat. Une position partagée par l’ensemble des partis de gauche, à la sortie de la rencontre à Matignon la veille. Tous attendent davantage de compromis de la part du Premier ministre, avant de s’engager à ne pas le censurer. « Pour l’instant, il n’y a absolument rien qui garantisse à François Bayrou d’échapper à une motion de censure, parce que tout ce qu’il dit va dans le sens d’une perpétuation des politiques macronistes menées depuis 7 ans », fustige le sénateur communiste. Une position que dénonce vivement la députée Renaissance : « S’il faut revenir sur cette réforme, s’il y a des choses à améliorer, je suis tout à fait prête à ce qu’on en discute. Mais je pense qu’il faut qu’on arrête de polariser le débat. Au lieu d’avoir cette posture, cette attitude de renfermement et de contestation permanente, travaillons ensemble ! » Ian Brossat dénonce un « déni de démocratie » Ce n’est pas la première fois que le débat des retraites revient sur la table ces derniers mois. À la fin du mois de novembre, La France insoumise avait profité de sa niche parlementaire à l’Assemblée pour introduire une proposition de loi visant à abroger la réforme. Après des débats houleux, le texte n’avait pas pu être voté en raison du trop grand nombre d’amendements déposés par les groupes de la droite et du centre. « Lorsqu’ils ont eu la possibilité de voter aux dernières élections, les Français ont massivement soutenu des partis politiques qui s’engageaient à abroger la réforme. Quand ce sujet a, à nouveau, été débattu à l’Assemblée, les députés macronistes ont pratiqué l’obstruction pour éviter le vote d’une loi d’abrogation », dénonce Ian Brossat. « Si nous étions dans un pays véritablement démocratique, cette réforme serait déjà abrogée », ajoute-t-il, dénonçant un « déni de démocratie ». Une expression qui ne passe pas pour Eléonore Caroit. « C’est une réforme dont l’examen a pris trois semaines, vous pensez qu’elle aurait pu être abrogée dans une niche parlementaire ? C’est fantaisiste », fustige la députée. De son côté, François Bayrou a répété sur le plateau de France 2 après la rencontre à Matignon, qu’il était ouvert à une autre solution que le report de l’âge de départ de 62 à 64 ans pour financer le système des retraites. Le nouveau Premier ministre a notamment rappelé qu’il avait été « un militant de la retraite à points ».
Les chefs de partis et de groupes parlementaires étaient reçus à Matignon par François Bayrou, qui promet de former un gouvernement « avant Noël ». Une rencontre dont les socialistes, écologistes et communistes ressortent sans avoir « trouvé de raison de ne pas censurer » le nouveau Premier ministre, rapporte Olivier Faure.