Corse : que signifie « l’autonomie » évoquée par Gérald Darmanin ?
En proie aux tensions depuis l’agression d’Yvan Colonna, la question Corse fait son retour dans le débat public. En visite sur l’île, Gérald Darmanin a indiqué que le gouvernement était « prêt à aller jusqu’à l’autonomie ». Explications.

Corse : que signifie « l’autonomie » évoquée par Gérald Darmanin ?

En proie aux tensions depuis l’agression d’Yvan Colonna, la question Corse fait son retour dans le débat public. En visite sur l’île, Gérald Darmanin a indiqué que le gouvernement était « prêt à aller jusqu’à l’autonomie ». Explications.
Public Sénat

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

Le mot est lâché par le ministre de l’Intérieur. Interviewé dans le journal Corse Matin, en prélude d’un déplacement sur l’île de deux jours, Gérald Darmanin promet « un cycle sans précédent de discussions » avec les nationalistes. « Nous sommes prêts à aller jusqu’à l’autonomie. Voilà, le mot est dit », indique-t-il.

Une annonce qui a pour but de calmer les tensions sur l’île. Depuis l’agression d’Yvan Colonna il y a deux semaines par un codétenu les revendications indépendantistes ont rejailli dans les rues avec de nombreuses violences. « Le retour au calme est une condition sine qua non », a d’ailleurs prévenu, le ministre.

» Lire notre article : Tensions en Corse : les revendications nationalistes vont-elles s’inviter dans la campagne ?

« Si vous confiez à la collectivité des compétences qui relèvent du législateur, vous brisez l’unité de la République »

Mais en quoi consiste l’autonomie de la Corse, qui rappelons le, est collectivité territoriale à statut particulier « Tout dépend ce que vous entendez par autonomie. Si l’on prend l’article 72 de la Constitution, les collectivités territoriales « s’administrent librement donc on peut déjà considérer que la Corse est autonome », relève Benjamin Morel, maître de conférences en Droit public à l’Université Paris II Panthéon-Assas.

« Après si nous parlons d’autonomie législative, si vous confiez à la collectivité des compétences qui relèvent du législateur, vous brisez l’unité de la République et vous faites de la France un État fédéral. Une seule collectivité dispose de la compétence législative. Il s’agit de la Nouvelle Calédonie. Mais son statut est un héritage colonial, transitoire qui rentre dans le cadre d’un processus de décolonisation », rappelle-t-il.

Depuis une loi de 1991, la Corse a des compétences renforcées matière d’éducation, d’audiovisuel, d’action culturelle et d’environnement. L’Assemblée de Corse a aussi le pouvoir d’adopter le Plan d’aménagement et de développement durable Corse sans intervention de l’Etat. La loi peut habiliter la collectivité territoriale de Corse à fixer des règles adaptées aux spécificités de l’île, sauf lorsqu’est en cause l’exercice d’une liberté ou d’un droit fondamental.

Promesse d’Emmanuel Macron en 2018, l’inscription de la Corse dans le texte fondamental figurait dans le projet de révision constitutionnelle finalement abandonnée. Un nouvel article 72-5 reconnaissait des « spécificités » à la Corse, tant insulaires et géographiques qu’économiques ou sociales, « des possibilités de différenciation plus étendues que celles permises dans le cadre constitutionnel en vigueur, y compris en matière fiscale », avait noté le Conseil d’Etat. Mais le texte avait déçu les nationalistes car il ne faisait « pas mention d’autonomie ».

« En révisant la Constitution tout est possible »

Jean-Philippe Derosier, professeur de droit public à l’université de Lille, reconnaît que l’autonomie de la Corse « peut vouloir dire beaucoup de choses ». « Formellement, sans révision de la Constitution, je ne vois pas ce qu’on peut faire de plus. La Corse a le statut de collectivité territoriale unique au même titre que la métropole de Lyon et la collectivité européenne d’Alsace. Juridiquement, on pourrait réviser la Constitution pour inscrire les compétences sur lesquelles la Corse pourrait légiférer », estime-t-il avant d’ajouter. « En révisant la Constitution tout est possible sauf violer le droit international. Vous ne pouvez pas écrire par exemple, que l’Allemagne est une collectivité territoriale de la France ».

Et quant à la crainte de voir la France se transformer en Etat fédéral en consacrant dans la Constitution le statut particulier de la Corse, Jean-Philippe Derosier reste mesuré. « Ce sont les critiques que l’on a entendu lors la révision constitutionnelle de 2003 avec l’inscription de l’organisation décentralisée de la République à l’article 1 ».

Rappelons que le principe de « différenciation » les communes, les départements, les régions et les collectivités territoriales à statut particulier peuvent voir leurs compétences renforcées par la loi en fonction de leur spécificité ou de leur position géographique.

Dans une tribune publiée dans le journal Le Monde, la semaine dernière, Marie-Antoinette Maupertuis, la présidente de l’Assemblée de Corse regrettait l’absence de mise en application de ce principe. « Pourquoi, depuis des mois et des années, les gouvernements successifs ne donnent-ils pas de réponse aux demandes d’adaptation législative ou réglementaire, opportunité pourtant prévue par le statut particulier de la Corse ? »

« Ce qui est soulevé dans cette tribune est un problème général. Dans les textes, le législateur laisse peu de marges aux collectivités territoriales. Ce n’est pas un problème spécifique à la Corse », estime Benjamin Morel.

 

Partager cet article

Dans la même thématique

FRA – ASSEMBLEE – QUESTIONS AU GOUVERNEMENT
8min

Politique

Avec le retrait du plaider-coupable en matière criminel, « Gérald Darmanin fait de la politique sur le dos des victimes », regrette la rapporteure du texte au Sénat

Suite au rejet du projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes en commission des lois de l’Assemblée nationale mercredi, Gérald Darmanin a annoncé le retrait complet du « plaider-coupable » criminel, l’un des dispositifs les plus polémiques de son texte. Une « déception » pour les rapporteurs du texte au Sénat.

Le

Le Sénat rejette le projet de loi de financement de la Sécurité sociale en nouvelle lecture
9min

Politique

Protection de l’enfance examinée au Sénat en octobre : « Le texte aurait mérité d’être inscrit avant », pointe la sénatrice centriste Dominique Vérien

Face à l’émoi suscité par l’affaire Lyhanna, le gouvernement va profiter de l’examen du texte sur la protection de l’enfance pour ajouter de nouvelles mesures. Le Sénat n’examinera pas le texte avant le 8 octobre. Trop tard, pour la centriste Dominique Vérien. La présidente de la commission des lois, Muriel Jourda, interroge surtout le recours à ce projet de loi. « Réagir par un texte sans lien avec l’affaire Lyhanna revient à faire de la loi un outil de communication », pointe la sénatrice LR.

Le

FRA – ASSEMBLEE – QUESTIONS AU GOUVERNEMENT
6min

Politique

Affaire Lyhanna : la proposition d’une peine de perpétuité pour les violeurs en série, laisse perplexe le monde judiciaire

A l’issue d’une réunion de crise avec plusieurs ministres sur les dysfonctionnements qui ont conduit à l’affaire Lyhanna, le chef du gouvernement Sébastien Lecornu a proposé de renforcer les peines pour les violeurs en série sur mineurs, qui pourront encourir la perpétuité au lieu de 20 ans actuellement. La proposition est difficilement applicable pour les magistrats et avocats.

Le