Sûreté nucléaire : « 6 réacteurs restent à contrôler d’ici mi-2023 », annonce l’ASN

Sûreté nucléaire : « 6 réacteurs restent à contrôler d’ici mi-2023 », annonce l’ASN

Auditionnés au Sénat, EDF, l’ASN, l’IRSN et des représentants de la société civile sont revenus sur les problèmes de corrosion sous contrainte rencontrés par le parc nucléaire français depuis un an maintenant. Sur les 16 réacteurs « prioritaires », sept chantiers de réparation sont en passe d’être terminés, trois devraient aboutir d’ici la fin de l’année et six réacteurs devront être examinés avant « mi-2023. »
Louis Mollier-Sabet

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En fin d’année dernière, EDF détectait grâce à un nouveau contrôle par des appareils à ultrason, lors de la visite décennale du réacteur Civaux I (86), « un signal anormal et atypique » sur des tuyauteries auxiliaires, mais directement connectées au circuit primaire. « Ce sont des circuits de sauvegarde, à l’arrêt en fonctionnement normal, mais qui doivent injecter de l’eau en cas d’incident. C’est très important pour la sûreté du réacteur », a ainsi résumé Cédric Lewandowski, directeur exécutif groupe en charge de la direction du parc nucléaire et thermique chez EDF.

Bernard Doroszczuk, président de l’Autorité de Sûreté nucléaire (ASN), a confirmé que le sujet était « sérieux », parce qu’il « comporte de réels enjeux de sûreté, dès lors qu’une brèche sur un circuit auxiliaire directement connecté au circuit primaire sans possibilité de l’isoler » était possible en cas d’injection d’eau dans les tuyaux fissurés à cause de ce phénomène. « On était, en cas de rupture, sur un accident nucléaire », a bien précisé le président de l’ASN, en précisant qu’une telle situation accidentelle aurait causé « des dommages à l’installation, avec une perte durable pour le réacteur, et éventuellement des rejets à l’extérieur, modérés, mais existants. »

La découverte d’un phénomène « inattendu » et « inédit »

L’Autorité de Sûreté Nucléaire était déjà revenue sur le sujet lors de son audition du 17 mai dernier, déjà devant l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques (Opecst), mais le retour d’expérience est aujourd’hui bien plus complet. Devant, l’Opecst, les représentants d’EDF, de l’ASN et de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) sont donc revenus sur la gestion par les différents acteurs du nucléaire français de la découverte de ce phénomène « inattendu » et « inédit », même à l’échelle mondiale.

Les réacteurs Civaux I et son « jumeau », Civaux II, ont été « immédiatement » arrêtés, a expliqué Cédric Lewandowski, ainsi que deux autres réacteurs du « même pallier ‘N4’ [réacteurs à eau pressurisée de 2ème génération, ndlr]. » Lors de la visite décennale du réacteur Penly I, le même phénomène a été détecté, indiquant ainsi que ce n’était pas seulement le pallier N4 qui était concerné, mais que l’on était bien face à un « défaut générique » pouvant potentiellement concerner l’ensemble du parc nucléaire. 7 réacteurs supplémentaires ont donc été mis à l’arrêt, ce qui porte le total à 12 réacteurs arrêtés pour procéder à des découpes de tuyauteries et réaliser des expertises.

Encore six réacteurs à contrôler d’ici mi-2023

Selon ce processus, « 115 soudures ont été expertisées au premier semestre 2022 », a précisé Cédric Lewandowski. Comme envisagé par l’ASN il y a 6 mois, ce serait bien la « géométrie des lignes », soit l’agencement de la tuyauterie, qui serait le critère « prépondérant » pour expliquer l’apparition de ce phénomène de corrosion sous contrainte. 16 réacteurs, les 12 réacteurs P’4 et les quatre N4, ont finalement été définis comme « prioritaires » par EDF, dont le plan d’investigation et de réparation a été accepté par l’ASN. 10 chantiers ont déjà été ouverts, six sont terminés, un autre devrait être conclu dans les prochaines semaines et trois devraient aboutir « d’ici la fin de l’année », a précisé Cédric Lewandowski.

« Six réacteurs restent donc à contrôler d’ici mi-2023 », a de son côté rappelé Bernard Doroszczuk, alors qu’EDF devrait avoir d’ici-là mis sur pied « un nouveau dispositif de contrôle ultrasonore », qui, s’il est validé, devrait permettre d’examiner la tuyauterie sans avoir à la découper. À plus long terme, une technique utilisée par les Américains pourrait aussi éviter la découpe, qui suppose de mettre les réacteurs à l’arrêt pour un certain temps. EDF procéderait ainsi à un « overlay », en ajoutant une nouvelle couche de métal à l’extérieur de la tuyauterie. L’entreprise entend bien « démarrer un dialogue avec l’ASN sur le sujet », a annoncé Cédric Lewandowski.

Un arbitrage sûreté nucléaire – sécurité électrique ?

Après le diagnostic et le début de résolution du problème, vient le moment de tenter d’en tirer des enseignements. Le président de l’Autorité de Sûreté nucléaire, Bernard Doroszczuk, voit dans cette séquence un avertissement que l’ASN avait déjà formulé dans ses rapports de 2018 et 2021 : « Il y a une nécessité impérative de restaurer des marges suffisantes dans notre futur mix électrique pour pouvoir suspendre, pour des raisons de sûreté, plusieurs réacteurs simultanément. »

» Pour en savoir plus : Prolongation des réacteurs nucléaires : l’ASN alerte sur « l’impasse d’une politique énergétique mal calibrée »

Yves Marignac, chef du Pôle énergies nucléaire et fossiles de l’Institut négaWatt, le rappelle : « La standardisation de notre parc nucléaire constitue un avantage pour la sûreté de nos réacteurs, mais un désavantage sur la sécurité électrique. En cas de ‘défaut générique’, comme cela a été le cas, l’ASN a souligné plusieurs fois que nous ne disposions pas des marges pour faire face à l’indisponibilité d’une dizaine de réacteurs. Cet hiver, nous y sommes. » Présent à cette audition pour relayer la parole de la « société civile », ce membre du groupe permanent d’experts de l’ASN estime que « cette situation nous expose à un arbitrage par nature malsain entre sûreté et sécurité d’approvisionnement. »

Un « arbitrage » rejeté en bloc par les acteurs de la filière. « La sûreté nucléaire a été et demeurera notre priorité absolue. Nous avons dû prendre des décisions difficiles en mettant à l’arrêt des réacteurs en plein hiver, mais nous l’avons fait. Il n’y a pas d’arbitrage entre la sûreté et la sécurité d’approvisionnement. Si nous avons la moindre conviction scientifique qu’un réacteur se trouve en difficulté, nous l’arrêtons », a ainsi martelé Cédric Lewandowski, alors que Bernard Doroszczuk a assuré que l’ASN n’avait « à aucun moment validé des propositions d’EDF en prenant en compte le risque sur l’alimentation électrique » ou « été en situation d’arbitrage. » Face à ces réfutations, Yves Marignac « maintient que de façon implicite, cet arbitrage s’applique aujourd’hui », notamment quand Bruno Le Maire demande à EDF de redémarrer les réacteurs avant cet hiver « à tout prix. »

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